Le Reliquaire de François Coppée

Le Reliquaire de François Coppée (1842-1908)
Œuvres complètes de François Coppée, L. Hébert, libraire, , Poésies, tome I

 

Laisse donc les ans s’épuiser.
Que de larmes pour un baiser,
Que d’épines pour une rose !

 

  • PROLOGUE
  • VERS LE PASSÉ
  • SOLITUDE
  • ADAGIO
  • À TES YEUX
  • ET NUNC ET SEMPER
  • L’ÉTAPE
  • SOUS LES BRANCHES
  • LA TRÊVE
  • BOUQUETIÈRE
  • LE CABARET
  • LA VAGUE ET LA CLOCHE
  • UNE SAINTE
  • RÉDEMPTION

Prologue

Comme les prêtres catholiques,
Sous les rideaux de pourpre, autour
De la châsse où sont les reliques,

Brûlent, dans leur mystique amour,
Les longs cierges aux flammes pures,
Fauves la nuit, pâles le jour,

Qui jettent des lueurs obscures
Sur les bijoux tristes et noirs
Perdus dans l’or des ciselures ;

Et de même que, tous les soirs,
Ils font autour du reliquaire
Fumer les légers encensoirs ;

Dédaignant la douleur vulgaire
Qui pousse des cris importuns,
Dans ces poèmes je veux faire

À tous mes beaux rêves défunts,
À toutes mes chères reliques,
Une chapelle de parfums

Et de cierges mélancoliques.

 

Vers le passé

Longuement poursuivi par le spleen détesté,
Quand je vais dans les champs, par les beaux soirs d’été,
Au grand air rafraîchir mes tempes,
Je ris de voir, le long des bois, les fiancés
Cheminer lentement, deux par deux, enlacés
Comme dans les vieilles estampes.

Car je dédaigne enfin les baisers puérils
Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,
Éphémère duvet des pêches,
Qui fait qu’on se contente et qu’on est trop heureux,
Si la femme qu’on aime a les bras amoureux,
L’âme neuve et les lèvres fraîches.

Elle est évanouie à jamais, la candeur
Qui fait que l’on s’éprend d’un petit air boudeur
Qui n’est bien qu’à travers le voile,
Et qu’on n’a pas de mots assez ambitieux
Pour dire à ses amis qu’elle a de jolis yeux
Couleur de bleuet et d’étoile.

Et c’est la fin. Mon cœur, quitté des anciens vœux,
Ne saura plus le charme infini des aveux
Et ce bonheur qui vous inonde,
Parce qu’un soir de mai, dans les bois, à Meudon,
Sur votre épaule avec un geste d’abandon
Elle a posé sa tête blonde.

Et pourtant j’ai connu tout cela ; j’ai connu
Même ces doux projets de bonheur ingénu
Dont l’âme si bien s’accommode :
L’hiver, le coin du feu, la chambre aux sourds tapis,
Et, dans un frais berceau, deux enfants assoupis
Auprès de leur mère qui brode.

Mais cet espoir, hélas ! d’un avenir doré,
Ces apparitions, ces rêves ont duré
Le temps d’une aube boréale,

Et mon esprit partit aux pays fabuleux
Où l’on pense cueillir les camélias bleus
Et trouver l’amour idéale.

Là, j’ai beaucoup souffert, et j’en reviens meurtri.
En d’indignes plaisirs à jamais j’ai flétri
Les saintes blancheurs de mon âme.
Je reviens du rivage où j’avais émigré,
Et j’ai le front très pâle ; et cependant, malgré
Ce que j’ai souffert par la femme,

Malgré ce cœur brisé, sans espoir et sans foi,
Ces débauches qu’on fait à la fin malgré soi
Comme de hideuses besognes,
Sans cesse je retourne à mon passé riant,
Ainsi qu’aux premiers froids toujours vers l’Orient
Reviennent les blanches cigognes.

Solitude

Je sais une chapelle horrible et diffamée,
Dans laquelle autrefois un prêtre s’est pendu.
Depuis ce sacrilège effroyable on a dû
La tenir pour toujours aux fidèles fermée.

Plus de croix sur l’autel, plus de cierge assidu,
Plus d’encensoir perdant son âme parfumée.
Sous les arceaux déserts une funèbre armée
De feuilles mortes court en essaim éperdu.

Ma conscience est cette église de scandales ;
Mes remords affolés bondissent sur les dalles ;
Le doute, qui faisait mon orgueil, me punit.

Obstiné sans grandeur, je reste morne et sombre,
Et ne puis même pas mettre mon âme à l’ombre
Du grand geste de Christ qui plane et qui bénit.

Adagio

La rue était déserte et donnait sur les champs.
Quand j’allais voir, l’été, les beaux soleils couchants
Avec le rêve aimé qui partout m’accompagne,
Je la suivais toujours pour gagner la campagne,
Et j’avais remarqué que, dans une maison
Qui fait l’angle et qui tient, ainsi qu’une prison,
Fermée au vent du soir son étroite persienne,
Toujours à la même heure, une musicienne
Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,
Jouait l’adagio de la sonate en la.
Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.
La rue était déserte ; et le flâneur morose
Et triste, comme sont souvent les amoureux,
Qui passaient, l’œil fixé sur les gazons poudreux,

Toujours à la même heure, avait pris l’habitude
D’entendre ce vieil air dans cette solitude.
Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,
Rempli du souvenir douloureux de l’absent,
Et reprochant tout bas les anciennes extases.
Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,
Des parfums, un profond et funèbre miroir,
Un portrait d’homme à l’œil fier, magnétique et noir,
Des plis majestueux dans les tentures sombres,
Une lampe d’argent, discrète, sous les ombres,
Le vieux clavier s’offrant dans sa froide pâleur,
Et, dans cette atmosphère émue, une douleur
Épanouie au charme ineffable et physique
Du silence, de la fraîcheur, de la musique.
Le piano chantait toujours plus bas, plus bas ;
Puis, un certain soir d’août, je ne l’entendis pas.

Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.
Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,
Je regrette parfois ce vieux coin négligé.
Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé :
Les enfants d’alentour y vont jouer aux billes,
Et d’autres pianos l’emplissent de quadrilles.

 

À tes yeux

Telle, sur une mer houleuse, la frégate
Emporte vers le Nord les marins soucieux,
Telle mon âme nage, abîmée en tes yeux,
Parmi leur azur pâle aux tristesses d’agate.
Car j’ai revu dans leur nuance délicate
Le mirage lointain des Édens et des cieux
Plus doux, que ferme à nos désirs audacieux
La figure voilée et sombre d’une Hécate.

Hélas ! courbons le front sous le poids des exils !
C’est en vain qu’aux genoux attiédis des amantes
Nous cherchons l’infini sous l’ombre de leurs cils.

Jamais rayon d’amour sur ces ondes dormantes
Ne vibrera, sincère et pur, et les maudits
Ne retrouveront pas les anciens paradis.

 

Et nunc et semper

Sous l’éclat blanc du jour, sous la fraîcheur des cèdres,
Sous la nuit où poudroie un peuple de soleils,
Longtemps j’ai promené mes souvenirs, pareils
Aux tragiques douleurs des Saphos et des Phèdres ;

Mais l’azur clair, les bois profonds, les blondes nuits
En moi n’ont point versé leurs influences calmes ;
Sous les astres, sous les rayons et sous les palmes,
Sans espoir je promène encore mes ennuis.

Que la forêt frémisse ainsi qu’un chœur de harpes,
Ou que le soir s’embaume aux calices ouverts,
Le son ou le parfum des maux jadis soufferts
Descend sur ma pensée en funèbres écharpes.

Âmes tristes des fleurs, chastes frissons des bois,
Me haïssez-vous donc, puisqu’il faut que je sente
Dans vos arômes chers les baisers de l’absente
Et que j’entende en vos échos vibrer sa voix ?

 

L'étape

à Albert MÉRAT

Les longs récits autour du poêle, à la caserne,
La guinguette et l’amour ne sont plus de saison.
Boucle ton sac et sangle à tes reins la giberne ;
Conscrit, le régiment change de garnison.

La route est sèche et blanche, et lointain l’horizon ;
Si tes pieds sont meurtris, marche dans la luzerne,
Et ne regarde pas le houx de la taverne ;
Les traînards ont la belle étoile pour maison.

— Je suis du régiment de misère. La tombe,
Dernière étape, est loin encore, et je succombe
De fatigue, de faim, de soif et de chaleur.

Je marche, sans espoir que mon tourment s’apaise,
Et, comme un soldat fait de l’arme qui lui pèse,
Je ne puis que changer d’épaule ma douleur.

 

Sous les branches

Palpitante encore du bal,
Elle voulut, la blonde fille,
M’accompagner jusqu’à la grille
Où j’avais lié mon cheval.

Malgré l’appel des ritournelles,
Au jardin nous nous attardions,
Et les choses que nous disions
Étaient tristes et solennelles.

Nous avions pris le long chemin,
Nous avions pris le chemin sombre.
Je ne la voyais pas dans l’ombre,
Mais je la tenais par la main.

Nos baisers rythmaient nos paroles,
Et nous suivions, tendres et las,
La voûte obscure des lilas,
Qui s’étoilait de lucioles.

Et ma chevelure baignait,
Comme dans l’eau les pleurs d’un saule,
Son front posé sur mon épaule,
Son doux front qui s’abandonnait.

Et pour que l’opaque ramure
Couvrît notre rêve enchanté
De silence et d’obscurité,
La brise apaisait son murmure.

La trêve

La fatigue nous désenlace.
Reste ainsi, mignonne. Je veux
Voir reposer ta tête lasse
Sur l’or épars de tes cheveux.

Tais-toi. Ce que tu pourrais dire
Sur le bonheur que tu ressens
Jamais ne vaudrait ce sourire
Chargé d’aveux reconnaissants.

Sous tes paupières abaissées
Cherche plutôt à retenir,
Pour en parfumer tes pensées,
L’extase qui vient de finir.

Et pendant ton doux rêve, amie,
Accoudé parmi les coussins,
Je regarderai l’accalmie
Vaincre l’orage de tes seins.

 

Bouquetière

Un maître, de qui la palette
Se plaisait aux sombres couleurs,
A peint un élégant squelette
Portant un frais panier de fleurs.

Près de lui la danse macabre,
Comme les plis d’un noir drapeau,
Ondoie ; et reîtres à grand sabre,
Écoliers la pipe au chapeau,

Moines chauves, rois lourds d’hermine,
Bourgeois à ventres de bedeaux,
Mendiants fiers de leur vermine,
L’emplâtre à l’œil, la loque au dos,

Tous passent, enlaçant des filles,
Ou marchant d’un air rogue et sec,
Ou clochetant sur des béquilles,
Au son du fifre et du rebec.

Pourtant la bande tout entière
Suspend sa danse et son caquet
Devant la maigre bouquetière,
Et chacun lui prend un bouquet.

Vieil artiste mélancolique,
Quels sont ces fous ? Dans quel dessein
Cachent-ils comme une relique
Ces fleurs mortelles dans leur sein ?

Je ne sais. Mais sur ma poitrine,
Souvenir des amours défunts,
Une fleur jadis purpurine
A vécu ses derniers parfums.

Ainsi qu’on fait d’une amulette,
Je la garde là, mais j’en meurs :
Et je songe au morne squelette
Prodiguant ses funèbres fleurs.

Le cabaret

à Léon VALADE

Dans le bouge qu’emplit l’essaim insupportable
Des mouches bourdonnant dans un chaud rayon d’août,
L’ivrogne, un de ceux-là qu’un désespoir absout,
Noyait au fond du vin son rêve détestable.

Stupide, il remuait la bouche avec dégoût,
Ainsi qu’un bœuf repu ruminant dans l’étable.
Près de lui le flacon, renversé sur la table,
Se dégorgeait avec les hoquets d’un égout.

Oh ! qu’il est lourd, le poids des têtes accoudées
Où se heurtent sans fin les confuses idées
Avec le bruit tournant du plomb dans le grelot !

Je m’approchai de lui, pressentant quelque drame,
Et vis que dans le vin craché par le goulot
Lentement il traçait du doigt un nom de femme.

La vague et la cloche

Une fois, terrassé par un puissant breuvage,
J’ai rêvé que parmi les vagues et le bruit
De la mer je voguais sans fanal dans la nuit,
Morne rameur, n’ayant plus l’espoir du rivage.

L’Océan me crachait ses baves sur le front
Et le vent me glaçait d’horreur jusqu’aux entrailles ;
Les lames s’écroulaient ainsi que des murailles,
Avec ce rythme lent qu’un silence interrompt.

Puis tout changea. La mer et sa noire mêlée
Sombrèrent. Sous mes pieds s’effondra le plancher
De la barque… Et j’étais seul dans un vieux clocher,
Chevauchant avec rage une cloche ébranlée.

J’étreignais la criarde opiniâtrement,
Convulsif, et fermant dans l’effort mes paupières ;
Le grondement faisait trembler les vieilles pierres,
Tant j’activais sans fin le lourd balancement.

Pourquoi n’as-tu point dit, ô rêve ! où Dieu nous mène ?
Pourquoi n’as-tu point dit s’ils ne finiraient pas,
L’inutile travail et l’éternel fracas
Dont est faite la vie, hélas ! la vie humaine ?

 

 

Une sainte

à ma mère

C’est une vieille fille en cheveux blancs ; elle est
Pâle et maigre ; un antique et grossier chapelet
S’égrène, machinal, sous ses doigts à mitaines.
Sans cesse remuant ses lèvres puritaines
D’où tombent les Pater noster et les Ave,
Et, laissant son tricot de laine inachevé,
Droite, elle prie, assise au coin d’un feu de veuve,
Dans sa robe de deuil rigide et toujours neuve.

Le logis est glacé comme elle. Le cordeau
Semble avoir aligné les plis droits du rideau,
Que blêmit le reflet pâle d’un jour d’automne ;
Et, s’il vient un rayon de soleil, il détonne
Et sur le sol découpe un grand carré brutal.
Le lit est étriqué comme un lit d’hôpital.
L’heure marche sans bruit sous son globe de verre.
Tout est froid, triste, gris, monotone et sévère ;
Et près du crucifix penché comme un fruit mûr,
Deux béquilles d’enfant, en croix, pendent au mur.

C’est une histoire simple et très mélancolique
Que raconte l’étrange et lugubre relique :
Les baisers sur les mains froides des vieux parents ;
La bénédiction tremblante des mourants ;
Et puis deux orphelins tout seuls, le petit frère
Infirme, étiolé, qui souffre et qui se serre,
Frileux, contre le sein d’un ange aux cheveux blonds :
La grande sœur, si pâle avec ses voiles longs,
Qui, la veille, devant le linceul et le cierge,
Jurait aux parents morts, à Jésus, à la Vierge,
D’être une mère au pauvre enfant, frêle roseau ;
Ce sont les petits bras tendus hors du berceau,
La douleur apaisée un instant par un conte,
L’insomnie et la voix de l’horloge qui compte

L’heure très lentement, les réveils pleins d’effrois,
Les soins donnés, les pieds nus sur les carreaux froids,
Les baisers appuyés sur la trace des larmes,
Et la tisane offerte, et les folles alarmes,
Et le petit malade à l’aurore n’offrant
Qu’un front plus pâle et qu’un sourire plus navrant.

Ce dévoûment obscur a duré dix années,
Beauté, jeunesse, fleurs loin du soleil fanées,
Tout fut sacrifié sans plainte et sans regret ;
Et quand, par les beaux soirs, un instant elle ouvrait
À la brise de mai charmante et parfumée
La fenêtre toujours par prudence fermée
Et laissait ses regards errer à l’horizon,
Une toux de l’enfant refermait sa prison.

Elle est libre aujourd’hui.

C’est une pauvre vieille,
Toujours en deuil, dévote, ascétique, pareille
Aux béguines qu’on voit errer dans le couvent.
Libre ! Pauvre âme simple et douce ! Bien souvent
Elle songe, très triste, à son cher esclavage,
Et, tout bas, d’une voix sourde, presque sauvage,

Elle dit : « Il est mort ! » Puis elle s’attendrit,
Et reprend : « Il avait déjà beaucoup d’esprit.
Quand il était méchant, il m’appelait madame.
Il est mort ! Le bon Dieu l’a pris. Sa petite âme
A des ailes. Il est un ange au paradis.
Sans quoi serait-il mort ? Quelquefois je me dis
Que Dieu prend les enfants pour en faire des anges.
Puis il avait des mots et des regards étranges :
Peut-être qu’il était ange avant d’être né ?
Tes pleurs de chaque jour, ô pauvre condamné,
Valent bien tous les longs Oremus qu’on prodigue.
Puis un signe de croix était une fatigue
Pour son bras. Il savait sourire, et non prier.
Il est mort ! Une nuit, je l’entendis crier.
J’accourus, je penchai la tête vers sa couche,
Et sa dernière haleine a passé sur ma bouche,
Et depuis ce temps-là je n’ai plus de gaîté.
Le lendemain, des gens sombres l’ont emporté.
Pauvre martyr ! Sa bière était toute petite !
J’ai laissé sur son cœur sa médaille bénite.
Cela fera plaisir au bon Dieu, n’est-ce pas ?
Il est au Ciel. Hélas ! est-il heureux là-bas ?
Les anges, on se fait parfois de ces chimères,
Ont-ils soin des enfants aussi bien que les mères ?
Je doute. Pardonnez, Seigneur, à mon regret ! »

Et baissant ses grands yeux où l’âme transparaît,
Elle active le cours rythmique et monotone
De son lent chapelet. Et le soleil d’automne,
Qui dore les carreaux de ses rayons tremblants,
Met de vagues lueurs parmi ses cheveux blancs.

 

Rédemption

Pour aimer une fois encor, mais une seule,
Je veux, libertin repentant,
La vierge qui, rêveuse aux genoux d’une aïeule,
Sans m’avoir jamais vu m’attend.

Elle est pieuse et sage, elle dit ses prières
Tous les soirs et tous les matins,
Et ne livre jamais aux doigts des chambrières
Ses modestes cheveux châtains.

Quelquefois, le dimanche, en robe étroite et grise,
Elle sort au bras d’un vieillard,
Laissant errer la vague extase et la surprise
Innocente de son regard.

Et les oisifs n’ont point de pensers d’infamies
Devant ses yeux calmes et doux,
Lorsque dans les jardins, chez les fleurs, ses amies,
Elle arrive à ses rendez-vous.

Elle est ainsi, n’aimant que les choses fleuries,
Préférant, pour passer le soir,
Les patients travaux de ses tapisseries
Aux sourires de son miroir.

Elle a le charme exquis de tout ce qui s’ignore,
Elle est blanche, elle a dix-sept ans,
Elle rayonne, elle a la clarté de l’aurore
Comme elle a l’âge du printemps.

Les heures des longs jours pour elle passent brèves
Et, s’exhalant comme un parfum,
Elle voit chaque nuit des blancheurs dans ses rêves,
Et toute sa vie en est un.

Telle elle est, ou du moins je la devine telle,
Lys candide, cygne ingénu.
Je la cherche, et bientôt, quand j’aurai dit : « C’est elle ! »
Quand elle m’aura reconnu,

Je veux lui donner tout, ma vie et ma pensée,
Ma gloire et mon orgueil, et veux
Choisir pour la nommer enfin ma fiancée
Une nuit propice aux aveux.

Elle viendra s’asseoir sur un vieux banc de pierre,
Au fond du parc inexploré,
Et me regardera sans baisser la paupière,
Et moi, je m’agenouillerai.

Doucement, dans mes mains, je presserai les siennes
Comme on tient des oiseaux captifs,
Et je lui conterai des choses très anciennes,
Les choses des cœurs primitifs.

Elle m’écoutera, pensive et sans rien dire,
Mais fixant sur moi ses grands yeux,
Avec tout ce qu’on peut mettre dans un sourire
D’amour pur et religieux.

Et ses yeux me diront, éloquences muettes,
Ce que disent à demi-voix
Les amants dont on voit les claires silhouettes
Blanchir l’obscurité des bois.

Et sans bruit, pour que seul, oh ! seul, je puisse entendre
L’ineffable vibration,
Jusqu’à moi son baiser descendra, grave et tendre
Comme une bénédiction.

Et quand elle aura, pure, à ma coupable lèvre
Donné le baiser baptismal,
Sans doute je pourrai guérir enfin ma fièvre
Et t’expulser, regret du mal.

Oui, bien qu’autour de moi plane toujours et rôde
L’épouvante de mon passé,
Que mon lit garde encor ta place toute chaude,
Ô désir vainement chassé,

Je pourrai, je pourrai, Nixe horrible, Sirène,
Secouer enfin la langueur
De mes sens et purger, ô femme, la gangrène
Dont tu m’as saturé le cœur,

Ainsi que fait du fard brûlant dont il se grime
L’histrion, chanteur d’opéras,
Ou comme un spadassin essuie, après le crime,
L’épée atroce sous son bras !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fil d'Ariane